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le manifeste du slam
Le phénomène Slam peut-être
évoqué sous son aspect stylistique (la poésie slam), et
sous son aspect de mouvement social contestataire (le slam poétique).
Ces deux aspects sont cependant indissociables.
Il est difficile de déterminer avec précision l'apparition de
ce phénomène qui, dans ses débuts, a été
méconnu et l'influence mésestimée.
Certains s'accordent à situer les origines du Slam de Chicago vers 1987,
lorsque le "Green Mill" commençait à se distinguer comme point
de rencontre poétique à Chicago; pour d'autres, le Poème
pour la compétition d'Osaka est le point de départ du mouvement
Slam.
Néanmoins,
Marc Smith demeure la figure prégnante des années 80. En effet,
dès 1985, il animait des salons de lecture au "Get Me High Lounge" de
Chicago, supervisant la formation de l'Ensemble de Poésie de Chicago,
et travaillait avec son ami Ron Gillette qui écrivait de la poésie
pour des spectacles de composition.
Déjà, à la fin
des années 70, des lectures étaient organisées dans d'autres
endroits de Chicago. Jerome Salla et Elaine qui faisaient partie de ces précurseurs
qui drainaient un public de plus en plus important, parmi lequel des artistes
et des éditeurs, dans les bars et clubs de Chicago.
La performance poétique de Ted Berrigan et Ann Waldam, vêtus d'un
équipement de boxeurs, reste encore dans les mémoires. Bob Holman
ne se lasse pas de d'évoquer ce temps où Jérôme Salla
organisait des compétitions poétiques sur le modèle des
matchs de boxe, genre tout-à-fait nouveau propre à séduire
les esprits non conventionnels et anti-académiques.
Ces tournois s'apparentaient à de véritables
combats de gladiateurs, où les mots forgés dans des esprits galvanisés
étaient brandis comme des armes pour vaincre l'adversaire.
Quelquefois aussi, les chaises volaient.
Al Simmons, très actif sur
la vieille scène poétique de New-York, et collaborateur de Ted
Berrigan à Chicago, convia Salla à rencontrer Jimmy Desmond, poète
particulièrement belliqueux après avoir absorbé quelques
verres, pour un combat poétique à mort en 10 rounds.
Le combat se tint à New-York, en 1980, au club "Fly-By-Night". La scène
était un ring de boxe; des filles en bikinis brandissaient dans leurs
mains des cartons avec le nombre de rounds; des arbitres tournaient autour du
ring. Jerome Salla gagna le match. Simmons voulut prendre sa revanche.
Lors du second match, Jerome Salla lut ses poèmes vêtu d'un short
de boxeur en cuir et d'un peignoir sur lequel était inscrit "Baby Jerome".
Cet accoutrement fut un événement : la poésie conquérait
un nouveau public.
Selon Elaine Equi, "il n'y a aujourd'hui aucune phénomène similaire
si l'on excepte le phénomène de la musique rap".
La reconnaissance de cette nouvelle race de poésie urbaine et punk n'a pas
été simple à obtenir. Les tournois de Chicago se tenaient
à l'écart du système conventionnel et académique;
ils représentaient l'exception et non la règle.
Les lectures de Salla et d'Equi s'inspiraient de l'art punk. Il s'agissait de
se confronter : confrontations sur scène entre poètes et confrontations
entre les poètes et les auditeurs. On était bien de loin de l'ambiance
feutrée des salons de lecture traditionnels. Avec ces nouveaux gladiateurs
du verbe, tout le monde hurlait, transpirait, s'insultait; les joutes verbales
étaient violentes. Et la dernière des choses qui préoccupait
les gens à ce moment là était la conséquence de
leurs actes...
Parmi le public, certains s'enflammaient, prêts à monter sur le
ring pour se mêler à la bataille afin de se battre réellement
comme dans un vrai match de boxe. Salla confesse: "C'était une sorte
d'anti-art, alors on disait : ‘ouai, allons-y!’"
La récompense était de voir accourir beaucoup de gens qui voulurent
lire leurs textes, qu'ils n'auraient peut-être autrement jamais écrits
ou lus pour eux-mêmes. La poésie descendait de sa tour d'ivoire
pour acquérir un statut semi-populaire.
Au début des années 80, Marc Smith était un jeune écrivain
informel qui se sentait investi d'une mission, celle du poète qui doit
communiquer concrètement l'idée de la responsabilité. Smith
voulait que le public devienne juge en prenant part à la dialectique
poète-public.
Les poètes académiques, eux, se cantonnaient à la dialectique
poète-poète. Cette divergence sépara Smith et les académiciens
pendant une décennie.
Marc Smith concentra son activité au "Get-Me-High-Lounge" de Chicago
dès 1985. La clientèle voyait là un lieu dangereux, inquiétant,
mais très excitant. Les soirées du lundi étaient réservées
à la poésie, avec Smith à la barre.
Il envisageait le poète comme le serviteur du peuple. Aussi, le style
slam devait se construire à partir de contributions d'origine démocratique,
issues de la communauté et du public. Grâce à ce rassemblement
de poêtes le lundi soir, Smith eut la chance d'auditionner de nouveaux
talents et de créer de nouveaux événements. Son idée
était de créer un ensemble, un groupe de poêtes qui donneraient
des spectacles. La poésie devait trouver son expression dans un espace
de spectacle, le poète devenir l'acteur de sa poésie.
Dès 1986, des rencontres supplémentaires s'organisèrent
au Green Mill et au "Déjà Vu". Les soirées du dimanche
soir au Green Mill se déroulaient à l'écart de la communauté
littéraire établie et conventionnelle. Elles s'articulaient en
3 sets d'une heure chacun. Le premier set était consacré à
un micro ouvert qui circulait dans la salle. Des poètes réguliers
se succédaient lors du second set. Quant au troisième set, il
était animé par l'Ensemble de Poésie de Chicago (The Chicago
Poetry Ensemble) qui était chargé de retravailler les poèmes
dits dans les sets précédents et d'en extraire plus ou moins spontanément
des idées piquantes.
Marc Smith et ses amis virent bientôt la nécessité de transformer
ce troisième set laborieux qui les laissait insatisfaits.
Marc Smith inventa alors le "slamming":
la poésie contre les conventions, dans les bars au lieu des salons ou
des clubs. Ce nouveau mouvement fut baptisé ironiquement "le slam-poésie
des beaux quartiers"(the uptown poetry slam).
Ces premiers slams avaient l'aspect de tournois d'exhibition et, bien qu'informels,
ils ressemblaient déjà, en beaucoup de points, à ce qu'ils
sont aujourd'hui. Pour le premier slam, Jean Howard et Anna Brown endossèrent
des tenues de combat cloutées et portèrent des armes. Marc Smith
voulait une bataille. Et les poètes devaient user de leur poésie
comme d'une arme. Les arbitres étaient choisis parmi les auditeurs. A
l'aide d'un petit carton, ils attribuaient une note (de 1 à 10) à
chaque poème lu. A la fin du tournoi, les scores étaient additionnés
pour déterminer le vainqueur.
A ce moment là, personne n'avait une claire définition du slam
qui s'ébauchait. Il s'agissait de faire comprendre au public que le slam,
certes un combat, pouvait permettre aussi de s'exprimer avec subtilité,
calmement, dramatiquement, etc...
Dès novembre1987, les rencontres slam ont leur chronique dans le Chicago
Magazine et deviennent le grand événement de la ville. Cette fois,
tous les ingrédients sont là pour connaître le succès
: le public, l'esthétique, la contribution d'artistes, l'esthétique,
la participation de personnalités...
Aussi, le phénomène se propage rapidement
dans tout le pays et connaît un grand succès.
L'ambiance est celle d'un match de boxe carnavalesque; on vend des hot dogs
pendant les tournois; à l'extérieur, un bonimenteur harangue la
foule.
Le but est de combiner la poésie et le spectacle, le travail théorique
et la théâtralisation, le spectacle. En octobre 90, à San
Francisco, Herman Berlandt et Jack Mueller de l'Association Nationale de Poésie,
organisèrent un festival national de poésie auquel participèrent
pour la première fois les slameurs. Gary Glazner était en charge
de l'organisation. Glazner contacta Marc Smith afin de l'éclairer sur
les moyens logistiques d'organiser un slam.
Le slam se fraya ainsi un chemin jusqu'au département des affaires culturelles
de Chicago. Le slam atteignit son apogée dans la ville de Chicago, permettant
à maints écrivains locaux de se faire connaître. Le fossé
entre les écrivains académiques et les slameurs se creusa encore
plus.
Les slameurs de Chicago mettaient en avant la question sociale. Formellement,
ils évitent la rime, le système métrique traditionnel,
et d'employer comme sujet le "je" usuellement réservé au style
narratif. Le slam étant un art oral de spectacle, ils refusent toute
publication et édition.
Marc
Smith décida d'offrir à San Francisco son concept du slam. L'école
slam de Chicago conquit rapidement San Francisco. Il restait à conquérir
la côte Est, ce qui fut fait rapidement. Boston devint la rivale de Chicago.
Dès 1992, Boston accueuillait les championnats nationaux du Slam. Le
climat politique agressif de Boston en 1992 favorisa l'essor et le succès
du Slam en Nouvelle-Angleterre.
Très vite, le slam se répandit
à travers les USA. Chaque semaine, chaque mois, dans plus de vingt villes
américaines, des écrivains se rassemblaient pour faire entendre
leur voix par le biais du spectacle, chaque communauté accentuant ses
propres spécificités culturelles. En définitive, le phénomène
Slam a permis de populariser la poésie sous toutes ses formes à
travers les Etats-Unis.
En 1993 se tint le premier Slam dans
le métro, sous l'eau (the Underwater Slam) à San Francisco. Les
poètes firent un spectacle de 20 minutes dans le métro entre la
baie de San Francisco et Berkeley. Lorsqu'ils annoncèrent qu'ils envisageaient
de répéter cette opération hebdomadairement, les gens,
pris de panique, quittèrent précipitamment leur siège pour
se réfugier dans un autre wagon.
Le projet de Marc Smith, qui consistait
à donner le micro au public afin qu'il fasse entendre sa voix, lui gagna
les faveurs d'un immense public. Aux Etats-Unis, le terme de "slam" est devenu
un terme génerique. On l'entend à la radio, on le lit dans les
magazines en avion...
Marc Smith revient toujours à
son idée de base empruntée à Wendell Barry :
Le slam, "ce n'est pas pour glorifier le poète, c'est pour servir la
communauté".
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